
« Si nous ne changeons pas l’école, nous préparons encore cinquante ans de sous-développement et de souffrance pour la jeunesse.» selon Me TIZI Joël, homme et leader de société civile.
LE GRAND DÉCALAGE ENTRE L’ÉCOLE ET LES RÉALITÉS DU PAYS
Le système éducatif tchadien demeure, dans ses grandes orientations, fortement marqué par un modèle hérité de la période coloniale, un système qui formait essentiellement pour devenir maître communautaire, traducteur, auxiliaire administratif ou fonctionnaire. À l’époque, la réussite sociale se résumait souvent à une phrase : « Mon fils est fonctionnaire », « mon mari est fonctionnaire ». Il faut, aujourd’hui, avoir le courage de reconnaître que le monde a profondément changé.
Le Tchad peut-il construire une économie moderne avec un système éducatif qui reste largement organisé selon une logique conçue pour une autre époque ? Nous devons traiter de cette question sans complexe, sans ambages et surtout avec la volonté de sauver l’avenir de notre pays.
Depuis plus de cinquante ans, le Tchad a connu des transformations considérables. La population a augmenté, les villes se sont développées, les technologies ont bouleversé les métiers, le numérique transforme les entreprises et l’intelligence artificielle commence déjà à modifier profondément le monde du travail. Mais l’école n’a pas évolué au même rythme. « Nous continuons encore largement à concevoir l’éducation comme un parcours linéaire qui conduit de l’école au diplôme, puis du diplôme à la recherche d’un emploi, souvent dans l’administration, les entreprises ou les organisations existantes.», affirme-t-il.
Or, un pays ne peut pas se développer durablement en formant principalement des demandeurs d’emploi. Il doit former des producteurs, des entrepreneurs, des techniciens, des ingénieurs, des agriculteurs modernes, des artisans qualifiés, des chercheurs, des innovateurs et, surtout, des citoyens capables de résoudre les problèmes de leur société.
Le système éducatif reste encore fortement orienté vers l’acquisition de connaissances théoriques et l’obtention de diplômes. L’élève apprend à réciter, à restituer et à réussir un examen. Maintenant, avec l’intelligence artificielle, c’est devenu encore plus facile d’accumuler et de restituer des connaissances théoriques. Mais l’élève apprend-il suffisamment à fabriquer, réparer, construire, cultiver de manière moderne, transformer les produits agricoles, créer une entreprise, tenir une comptabilité, utiliser les technologies, développer une application, installer un système solaire, construire un réseau d’eau, transformer le lait, élever du bétail de manière rentable, créer une coopérative, commercialiser un produit, gérer une petite entreprise ou résoudre concrètement un problème de sa communauté et de ses concitoyens ? C’est là que se trouve l’une des grandes faiblesses de notre modèle éducatif.
« Nous avons trop longtemps séparé l’école de la vie». L’enfant passe des années dans une salle de classe, puis sort avec un diplôme et découvre seulement après sa formation les réalités du monde professionnel et économique. Ce qu’il a appris lui permet difficilement de régler un problème concret. Il est temps d’inverser cette logique.
RETROUVER LE LIEN ENTRE LE SAVOIR, LE SAVOIR-FAIRE ET LA VIE
La société traditionnelle possédait un principe pédagogique particulièrement puissant : le jeune était progressivement préparé à devenir utile à sa communauté et à gagner sa vie. Il apprenait auprès de ceux qui maîtrisaient un savoir-faire. Il observait, imitait, pratiquait, commettait des erreurs, recommençait, puis devenait progressivement autonome. Le forgeron transmettait de façon pratique ses techniques à ses apprenants ou enfants. Le cultivateur transmettait ses techniques agricoles. L’éleveur transmettait son savoir. L’artisan formait son apprenti. Le constructeur transmettait son expérience. Le commerçant enseignait progressivement les règles du commerce.
L’apprentissage était directement lié à la production et à l’utilité sociale. On ne formait pas simplement quelqu’un pour qu’il sache ; on le formait pour qu’il sache faire.C’est précisément cette philosophie que notre système éducatif moderne doit retrouver, sans pour autant renoncer aux sciences, à la culture générale et aux connaissances fondamentales. Il ne s’agit pas de revenir strictement à l’éducation traditionnelle dans son ensemble, mais d’en reprendre le principe essentiel : relier la connaissance à la pratique et à l’utilité. Le diplôme doit être un moyen et non une finalité. Un jeune qui possède un diplôme mais aucune compétence pratique reste souvent dépendant d’un emploi créé par quelqu’un d’autre.
À l’inverse, un jeune qui possède une compétence productive peut créer sa propre activité, employer d’autres personnes et répondre aux besoins de son environnement. L’objectif de notre système éducatif devrait être simple : à la fin de sa formation, chaque jeune tchadien devrait être capable de faire quelque chose d’utile, rentable ou de transformable en activité économique. Cela ne signifie pas que tout le monde doit devenir entrepreneur. Cela signifie que chacun devrait sortir du système éducatif avec au moins une véritable compétence professionnelle ou productive.
Le véritable changement de paradigme est le suivant : former moins de demandeurs d’emploi et davantage de créateurs de valeur.L’école tchadienne devrait être organisée autour de quatre dimensions essentielles : savoir, savoir-faire, savoir entreprendre et savoir servir la communauté. L’élève devra progressivement découvrir les métiers et les secteurs stratégiques du pays : agriculture, élevage, pêche, artisanat, bâtiment, énergie solaire, mécanique, électricité, plomberie, informatique, développement numérique, transformation agroalimentaire, logistique, commerce, tourisme, culture, environnement, santé, éducation, industries extractives et transformation locale, services financiers, services juridiques, urbanisme et bien d’autres domaines.
L’objectif est de permettre à chaque jeune de découvrir suffisamment tôt ses aptitudes, de développer ses compétences et de construire progressivement son avenir professionnel.
REPENSER LE PARCOURS SCOLAIRE
Dès les premières années scolaire, en plus de la lecture, l’écriture, le calcul, les sciences, l’histoire, la citoyenneté, la culture, la discipline, le travail en équipe et la connaissance de l’environnement, l’enfant doit être exposé à des activités pratiques comme le jardin scolaire, l’élevage scolaire, les ateliers, l’informatique, l’artisanat, la culture, le sport et la protection de l’environnement. Il doit comprendre que la connaissance sert à comprendre et à transformer le monde qui l’entoure.
Au collège, chaque élève doit pouvoir découvrir différents domaines professionnels tout en poursuivant les enseignements généraux, notamment l’électricité, la mécanique, l’agriculture moderne, l’informatique, la couture, la transformation alimentaire, l’élevage ou encore la construction. Il ne s’agit pas d’enfermer l’enfant trop tôt dans un métier, mais de lui permettre de découvrir ses aptitudes et d’approfondir progressivement les domaines dans lesquels il montre le plus de potentiel.
Le lycée doit progressivement devenir un espace de spécialisation, en développant des filières adaptées aux réalités économiques de chaque région. Dans une zone agricole, l’accent doit être mis sur l’agriculture et la transformation agroalimentaire ; dans une zone d’élevage, sur l’élevage, la santé animale et la transformation des produits animaux ; dans les villes, sur le numérique, le bâtiment, la mécanique, l’électricité, le commerce et les services ; et dans les zones touristiques, sur l’hôtellerie, la restauration, l’artisanat et le patrimoine.
L’établissement scolaire ne doit plus être seulement un lieu où l’on apprend. Il doit un lieu où l’on expérimente, où l’on crée et où l’on produit, sous supervision pédagogique.L’université, quant à elle, ne doit plus seulement produire des diplômés. Elle doit produire des compétences, de la recherche, des innovations, des entreprises et des solutions. Les universités doivent développer davantage de laboratoires, d’incubateurs, d’ateliers et de partenariats avec les entreprises.
L’étudiant en agronomie devra pouvoir participer à une exploitation agricole expérimentale, l’étudiant en informatique développer des solutions numériques, l’étudiant en droit travailler sous encadrement sur des problématiques juridiques concrètes, l’étudiant en économie analyser les entreprises et les marchés et l’étudiant en ingénierie travailler sur des prototypes.L’université doit devenir un véritable moteur de production intellectuelle, scientifique et économique.
Une réforme particulièrement importante devra également consister à instaurer progressivement un véritable parcours national d’apprentissage professionnel. Chaque jeune, avant ou pendant son parcours supérieur, devra pouvoir acquérir une compétence professionnelle certifiée. L’État doit mettre en place un système associant école, centre de formation et d’apprentissage. Le jeune doit apprendre une partie de son métier à l’école, une autre dans un centre spécialisé et une autre directement auprès d’un professionnel. « Nous retrouverons ainsi, sous une forme moderne, le principe ancestral de l’apprentissage.», confirme-t-il.
CHANGER L’ÉCOLE POUR CHANGER LE MODÈLE DE DÉVELOPPEMENT DU TCHAD
Le nombre de diplômés ne devra plus être le seul indicateur de réussite de notre système éducatif. Il faut mesurer le taux d’insertion professionnelle, le nombre de jeunes entrepreneurs, le nombre d’entreprises créées par les diplômés, le nombre d’apprentis formés, le taux d’emploi des jeunes, le nombre d’innovations, les productions issues des formations, les métiers effectivement maîtrisés et le nombre de jeunes capables de créer une activité rentable.
Une école qui produit chaque année des milliers de diplômés sans leur donner les compétences et les perspectives nécessaires à leur insertion professionnelle devrait être fermée.La réussite d’un système éducatif doit se mesurer à la capacité des jeunes à travailler, produire, entreprendre et créer de la valeur.L’éducation ne doit pas être considérée uniquement comme une dépense budgétaire. Elle doit être un investissement dans la capacité productive de la nation. Il faudrait créer des mécanismes permettant aux jeunes formés de transformer rapidement leurs compétences en activités économiques.
Un jeune formé en élevage doit être accompagné pour créer son exploitation, un jeune formé en menuiserie doit accéder à des équipements, un jeune formé en informatique doit bénéficier d’un financement d’amorçage et un groupe de jeunes formés en agroalimentaire doit pouvoir créer une unité de transformation. Ainsi, le véritable cycle de l’éducation est orientée vers le développement.C’est un véritable danger pour notre pays de reproduire l’ancien modèle déconnecté des réalités pendant encore cinquante ans.
« Si nous continuons à reproduire les mêmes mécanismes, nous risquons de transmettre aux générations futures les mêmes difficultés : des diplômés en quête d’emploi, une administration surchargée, une économie non industrialisée, une dépendance aux importations, une faible transformation de nos ressources, un chômage massif des jeunes avec les problèmes sociaux qui s’en suivront. Si nous enseignons aujourd’hui comme hier, nous ne pouvons pas espérer construire notre Nation de demain autrement.» dit-il.
Le Tchad a besoin d’une véritable révolution éducative, pas seulement de nouvelles salles de classe ou de nouveaux diplômes, mais d’un nouveau système de l’éducation qui apprend à penser, à faire, à créer, à produire et à servir. « Nous aurons, ainsi, de citoyens, de travailleurs, d’entrepreneurs, de chercheurs et de producteurs nous voulons mettre à la disposition du Tchad dans vingt, trente ou cinquante ans. Le choix de notre système éducatif est aussi le choix de notre modèle de développement.», conclut-il.
