
À N’Djamena, Abéché ou Moundou, une nouvelle vague de militants brise l’omerta entourant les violences basées sur le genre (VBG). Artistes, web-activistes, jeunes juristes et leaders religieux de moins de 30 ans unissent leurs forces pour transformer les mentalités et imposer le sujet au cœur du débat public. Enquête sur cette jeunesse qui refuse de fermer les yeux.
Cette convergence de la loi, de l’art, de la foi et de l’autorité constitue l’unique levier pour briser l’impunité et transformer durablement les mentalités. *Le micro et le clavier comme boucliers* Pendant longtemps, la parole sur les violences sexuelles ou domestiques au Tchad est restée confinée aux cercles restreints des ONG internationales. Aujourd’hui, la jeunesse Tchadienne s’approprie le combat avec ses propres codes.
Sur Facebook, TikTok et WhatsApp, Instagram, des collectifs de jeunes influenceurs Tchadiens lancent des alertes et documentent les cas d’abus. « Le digital est notre plus grand amplificateur », explique Serge, 26 ans, blogueur engagé à N’Djamena. « Avant, une victime souffrait en silence par peur du « qu’en-dira-t-on ». Aujourd’hui, un hashtag peut faire bouger la police et la justice en quelques heures. » Cette pression numérique pousse les institutions à réagir plus promptement, transformant les réseaux sociaux en de véritables tribunaux de l’opinion contre l’impunité. *EN CHIFFRES : La réalité du fléau au Tchad* Des enquêtes nationales et rapports ministériels (référence : rapport synthèse annuel relatif aux violences 2024) au Tchad révèlent l’ampleur systémique des Violences Basées sur le Genre (VBG), recensant 8 624 cas sur une année, incluant 22 féminicides.
Les femmes constituent 76,8 % des victimes, tandis que 36 % de la population considère cette violence comme courante dans leur communauté, limitant le recours à la plainte à seulement 46 % des citoyens en raison de la stigmatisation sociale. Les documents des enquêtes nationales du Tchad renseignent un peu plus des détails de cette réalité subie. *L’art pour désamorcer les tabous* Au-delà des écrans, c’est sur les planches et divers scènes que la révolte gronde. La nouvelle scène artistique Tchadienne utilise divers moyens pour nommer ce qui était autrefois indicible : le viol conjugal, le harcèlement de rue ou le mariage précoce. Lors des festivals locaux, artistes prennent la parole pour déconstruire les arguments culturels qui banalisent les violences. Leurs textes, percutants et ancrés dans les réalités locales, touchent un public jeune qui ne lit pas forcément les rapports des ministères mais se reconnaît dans le rythme des mots.
L’art devient ainsi une thérapie collective et un outil de sensibilisation massive.Les jeunes hommes entrent dans la danseLa véritable rupture avec l’ancienne approche de la lutte contre les VBG réside dans l’implication massive des jeunes, surtout les jeunes hommes. Longtemps perçus uniquement comme les auteurs des violences, les hommes de la nouvelle génération s’organisent en groupes, dites « de la masculinité positive ».De jeunes imams et prêtres formés aux droits humains intègrent désormais la notion de respect du genre dans leurs prêches les vendredis les dimanches.
En expliquant à leurs pairs que la violence n’est pas un signe de virilité mais une faiblesse, ces jeunes leaders masculins réussissent à infiltrer des milieux traditionnels hautement patriarcaux, là où les discours féministes classiques se heurtaient autrefois à un mur de rejet. *Le défi de la justice et de l’arrière-pays* Si l’élan de cette nouvelle génération est indéniable, le chemin reste semé d’embûches. Les jeunes juristes et avocats qui proposent des consultations gratuites aux victimes se heurtent à la lenteur des procédures judiciaires et au poids des règlements à l’amiable imposés par les familles. De plus, un fossé demeure entre l’effervescence militante des grands centres urbains et la réalité des zones rurales, où l’accès à l’information et à la justice reste précaire. Pour ces cyber-activistes et artistes, le prochain défi sera de décentraliser leur combat afin que chaque jeune Tchadienne, même au fin fond du Sahel, puisse faire entendre sa voix et exiger sa sécurité. *Où trouver de l’aide ? Les recours indispensables pour les victimes au Tchad* Face à l’urgence des violences basées sur le genre au Tchad, plusieurs mécanismes d’alerte, de prise en charge médicale et d’accompagnement juridique coexistent pour soutenir les victimes.
À N’Djamena et via ses nouvelles antennes décentralisées, la Maison de la Femme offre un espace d’écoute et coordonne l’aide aux survivantes de violences sexuelles. Parallèlement, le Ministère de la Femme, de la Famille et de la Protection de la Petite Enfance intervient sur tout le territoire grâce à ses délégations provinciales et ses services d’action sociale dédiés à la protection. Sur le plan légal, les Cliniques Juridiques de l’Association des Femmes Juristes du Tchad (AFJT), implantées dans plusieurs grandes villes, assurent une assistance judiciaire gratuite pour briser l’impunité. Enfin, les structures de santé référentes garantissent une prise en charge médicale d’urgence, essentielle notamment pour l’administration des kits prophylactiques dans les 72 heures suivant un viol.
L’éradication des VBG au Tchad exige une mobilisation nationale et transversale unissant toutes les forces vives de la société. En combinant l’engagement de la jeunesse, des institutions, des médias combinés à la bonne volonté politique des autorités à travers tous les moyens disponibles, le pays peut transformer ce combat en une victoire collective pour la dignité humaine. Cette convergence de la loi, de l’art, de la foi et de l’autorité constitue l’unique levier pour briser l’impunité et transformer durablement les mentalités.
DODET YONOUDJIM Hyacinthe
